La première partie de cette chronique revient sur les dérives fréquentes dans les DSI françaises, où les tests sont souvent confiés à des profils non formés, au risque de créer des bugs, de la dette technique et une perte de confiance des utilisateurs. Elle montre comment cette négligence récurrente transforme des livraisons logicielles en véritables paris risqués.

Trouver une solution pour ce problème organisationnel : par où commencer ?

On ne patch pas une faille critique avec du déni. On ne stabilise pas une application en livrant plus vite, sans en valider la qualité. Pour sortir du cercle vicieux du non-test, il ne faut pas un bouleversement, mais un refactoring organisationnel progressif.

Première étape : reconnaître que l’équipe actuelle ne couvre pas tous les risques qualité. Ce n’est pas un échec, c’est un constat de maturité. Une DSI qui l’admet gagne en crédibilité. Le développeur n’est pas QA. Le PO n’est pas testeur. Et le Scrum Master n’est pas garant de la couverture des tests. À chacun son rôle.

Deuxième étape : intégrer le test dès la phase de conception. Un testeur ou ingénieur QA dans un atelier de cadrage ? Cela change tout. Il pose les “et si ?” qui manquent : et si la saisie dépasse 255 caractères ? Et si le client désactive les cookies ? Et si l’utilisateur change de langue en cours de process ? Autant de questions rarement posées par les métiers ou les devs.

Troisième étape : structurer les responsabilités QA. Même sans une équipe QA dédiée, une entreprise peut désigner un référent test, mettre en place une stratégie par périmètre (mobile, web, back), documenter un minimum les cas critiques. Une simple checklist QA formalisée dans Confluence ou dans le backlog évite des dizaines d’urgences.

Ce ne sont pas des process lourds. Ce sont des filets de sécurité. Sans eux, chaque nouvelle version est une roulette russe.

La qualité ne coûte pas, elle évite des crashes

Test

Il faut en finir avec l’idée que le test est un coût. Ce n’est pas une ligne budgétaire, c’est un pare-feu stratégique. Ce n’est pas une charge, c’est un investissement.

Prenons un cas simple : un tunnel d’achat en ligne. Un seul bug de validation sur l’adresse de livraison, non détecté, peut faire chuter le taux de conversion de 15 % en une semaine. Un testeur l’aurait vu dès le premier clic, en jouant des scénarios inattendus. Le coût de ce test ? Une demi-journée. Le coût du bug ? Des milliers d’euros, et une chute de confiance.

La qualité bien pensée fait gagner du temps. Moins de bugs en production, c’est moins de support, moins de patchs, moins de réunions de crise. C’est aussi plus de sérénité pour les équipes, plus de temps pour innover, plus de satisfaction client.

Les entreprises qui l’ont compris ont industrialisé le test comme elles l’ont fait pour le dev. Automatisation ciblée, dashboards de qualité, critères d’acceptation dès la user story, sprint de hardening planifié. Et surtout : une culture commune autour d’un objectif simple celui de livrer de manière fiable.

Petits gestes, grands résultats : tester intelligemment

L’erreur la plus courante quand on parle de qualité, c’est de croire qu’il faut “tout faire” ou ne rien faire. En réalité, une approche incrémentale, pensée comme un backlog QA, produit des effets rapides sans alourdir l’organisation.
Tu n’as pas d’équipe QA ? Très bien. Commence par formaliser les cas de test critiques dans une page OneNote, Notion, Excel ou directement dans les tâches Jira/Devops. Connexion, authentification, navigation, soumission de formulaires, gestion des erreurs : ce sont les fondations. Ne les laisse pas au hasard.
Tu ne peux pas tout automatiser ? Normal. Mais tu peux automatiser le vital. Le login, la recherche, l’ajout au panier, la prise de rendez-vous. Des tests end-to-end légers avec Selenium, Cypress, Playwright ou Katalon Studio peuvent être intégrés dès maintenant dans ton pipeline GitLab ou Azure DevOps.
Tu manques de bande passante ? Désigne un QA Champion par squad. Un développeur sensibilisé qui relit les critères d’acceptation, challenge les tests unitaires, fait une démo critique en fin de sprint. Un relais qualité, pas un gendarme. Juste quelqu’un qui garde l’œil sur la solidité du produit.
Et surtout, pense à tracer ce qui a été testé. Pas besoin d’un outil coûteux : une colonne numéro exigence testée, une colonne “Test OK / KO”, une colonne numéro de bug dans le board suffit. Parce qu’un test non tracé, c’est comme une pull request sans validation : personne ne sait si c’est bon.

Industrialiser la qualité, un commit après l’autre

Une fois les premiers pas posés, vient le moment de structurer. De passer de l’artisanat à l’ingénierie. On parle ici de stratégie de test produit, de standardisation, de mesure continue.
Commence par rédiger une politique de test : qui teste quoi, quand, comment ? Quels sont les niveaux (unitaire, intégration, système, E2E), les types (fonctionnel, non-fonctionnel, sécurité) ? Quelle est la politique d’automatisation ? Où sont les livrables de validation ? Qui donne le Go ?
Adopte ensuite des outils adaptés : Devops Test Plan, Xray, Zephyr, TestRail… ou même un bon Trello ou Testlink si tu débutes. Le but, ce n’est pas la complexité. C’est la lisibilité. Tout le monde doit savoir ce qui a été testé, ce qui reste à faire, ce qui est en alerte.
Et surtout : mets en place des KPIs QA. Taux de réussite, densité d’anomalies critiques, couverture des exigences, nombre de tests automatisés actifs. Ce sont ces métriques qui parleront à la DSI, pas les impressions à chaud.
En QA, comme en développement, les clés se sont l’itération, la continuité et le suivi. On ne construit pas une stratégie parfaite du jour au lendemain. Mais commit après commit, sprint après sprint, on crée un patrimoine qualité qui rend l’organisation résiliente.

Revaloriser le testeur : pas un rôle, une responsabilité critique

Dans trop d’organisations, le testeur est encore vu comme un opérateur de bas étage, un exécutant de scénarios écrits par d’autres, un poste que l’on supprime “quand il faut faire des économies”. Mais cette vision est à la qualité logicielle ce que le copier-coller est à l’architecture applicative : une erreur fondatrice.
Le testeur est un expert du doute structuré. Là où le développeur construit, le testeur vérifie la solidité de l’édifice. Là où le PO se concentre sur la valeur métier, le testeur pense à la robustesse opérationnelle. Il est l’un des seuls à naviguer horizontalement dans la stack : il comprend le métier, l’UX, le code, les intégrations, l’environnement.
Quand on le réduit à un clic sur “Valider” dans un formulaire, on passe à côté de sa vraie valeur : sécuriser les livraisons, prévenir les régressions, anticiper les zones de risque, questionner les angles morts. Il est l’observateur embarqué de la vérité produit.
Dans les équipes matures, on ne parle plus de testeur “en bout de chaîne”. On parle de QA intégré, embarqué dès les premières user stories, contributeur aux refinements, responsable de la stratégie de validation, accompagnateur des automatisations.
Il ne valide pas la fin. Il valide la direction.

Et si demain, on testait… avec intelligence ?

Test qualité

Le monde du test évolue. Les outils, les pratiques, les exigences aussi. Aujourd’hui, il est possible de renforcer la qualité sans alourdir les cycles. Comment ? En combinant technologie et stratégie.
Les tests exploratoires outillés, par exemple, permettent de faire remonter des cas critiques invisibles via des sessions courtes et ciblées. L’intelligence artificielle avec GitHub Copilot ou des assistants comme Testim peut générer des scénarios, proposer des assertions, surveiller les logs pour détecter les anomalies discrètes.
Les équipes peuvent intégrer des tests de charge avec Gatling, de l’analyse de couverture avec SonarQube, des alertes de non-régression avec Sentry ou Rollbar, des tests cross-browser via BrowserStack. Ce ne sont pas des gadgets : ce sont les firewalls modernes de la qualité.
Et surtout, on peut automatiser sans tomber dans le fantasme du “100 %”. L’objectif, c’est la pertinence, pas l’exhaustivité. Automatiser les parcours critiques, les workflows sensibles, les points techniques instables. Pour le reste ? L’intelligence humaine du testeur reste irremplaçable.

Le test, un choix d’architecture d’entreprise

Les mises en production s’enchaînent, les versions se poussent en continu,  l’utilisateur n’attend plus mais quitte l’appli au moindre bug, la qualité n’est plus une option. Elle est une condition de survie.
Et pourtant, dans de trop nombreuses DSI, elle reste reléguée au second plan. Par peur de ralentir. Par manque de culture. Par inertie historique. On continue de croire que “tester, c’est perdre du temps”. Alors que ne pas tester, c’est perdre du crédit, des clients, et du sommeil.
Une entreprise qui choisit de ne pas structurer sa qualité logicielle choisit d’accumuler des dettes. Techniques, fonctionnelles, humaines. Elle choisit l’aveuglement au lieu de la visibilité. Elle choisit le risque au lieu de la robustesse. Elle choisit le court terme au lieu du durable.
À l’inverse, intégrer le test vraiment c’est faire le choix d’une architecture saine. C’est assurer la scalabilité des équipes. C’est professionnaliser les livraisons. C’est construire une relation de confiance avec les utilisateurs. Et c’est offrir à ses développeurs un cadre de travail où l’on ne “bricole” plus, mais où l’on construit.

Et l’ingénieur qualité dans tout ça ?

Ces lignes n’ont pas été écrites depuis une tour d’ivoire. Elles ont été écrites depuis le terrain. Après avoir vu des releases échouer pour un “oubli de test unitaire”. Après avoir vécu des mises en production où tout plantait… sauf  l’ego de ceux qui refusaient la QA.
Mais nous avons aussi vu des projets réussir, vraiment ! Parce qu’on avait mis un QA à la table des décisions. Parce qu’on avait défini une stratégie de validation avant d’écrire la première ligne de code. Parce qu’on avait considéré que la qualité, ce n’était pas un sprint, mais un mindset.

Alors si cet article résonne, si tu as reconnu ton projet, ton client, ton quotidien, commence petit. Une checklist, un plan, une QA référente. Et sprint après sprint, tu verras la différence.
Parce que le test, c’est plus qu’un rôle. C’est ce qui empêche ton produit de tomber quand il est déjà entre les mains de l’utilisateur.

Ne ratez plus aucune actualité avec la newsletter mensuelle de SoftFluent

Newsletter SoftFluent