Pour quelqu’un qui a plus de 30 ans de carrière dans le métier du développement, comment peut-on se retrouver invité d’une table ronde majeure du sommet du « No Code » ? En effet, en tant que développeur de formation et à la tête d’une ESN dont le moteur est encore principalement le développement, il peut paraitre paradoxal d’avoir son mot à dire sur un tel mouvement, dont certains avant-gardistes prétendent qu’il permettra à terme de se passer de développeurs.

Alors, tout d’abord, notons que je me suis retrouvé propulsé sur l’estrade avant tout par ma fonction d’animateur de commissions technologiques au sein de Numeum, un rôle qui perpétue mon implication de 15 ans dans l’Afdel puis TechInFrance, qui ont depuis fusionné avec le Syntec Numérique pour créer Numeum. A ce titre, j’espère pouvoir contribuer avec un œil relativement global.

Numeum, qu’est-ce que c’est ?

Numeum est un syndicat professionnel représentatif de plus de 2.500 entreprises en France (ESN, plateformes, éditeurs de logiciels, et sociétés d’ingénierie et de conseil en technologie). Ensemble, ce collectif génère 85% du chiffre d’affaires du secteur en France.

Numeum, c’est bien sûr des grands noms bien connus du numérique, mais c’est avant tout un vaste réseau de petites et moyennes entreprises, de startups, et d’ETI réparties partout sur le territoire et qui, au quotidien, font la transition numérique de notre pays. Les 3 axes prioritaires de la présidence sont : les territoires, les compétences et le Numérique Responsable.

Au sein de ce syndicat, j’anime la commission « Recherche et Innovations », avec l’aide désormais de Sabrina Pereira, qui s’est mobilisée pour poursuivre l’œuvre que j’avais initiée. Nos objectifs futurs sont d’élargir encore la communauté de CTOs avec lesquels nous aimerions partager un maximum de retours d’expérience concrets.

Le No Code / Low Code

Qu’on en soit fan ou non, le No Code et le Low Code sont très certainement des réalités qui vont contribuer à façonner l’univers applicatif de la prochaine décennie. Même si l’échelle exacte n’est pas facile à anticiper, on peut déjà voir des grands s’y mettre, à l’instar de la Power Platform pour Microsoft en matière de Low Code.

Pour ce qui est de No Code, qui est encore très différent car il promet de se passer de compétences techniques pointues, il suffit de regarder les levées records telles que celle d’Airtable ou de Bubble. Sur le marché français Alegria a misé très tôt sur l’émergence des nouveaux métiers que sont les ‘makers’, qui vont devoir appréhender une palette d’outils en pleine effervescence.

Enfin, la combinaison de l’IA générative avec les outils de « No Code » ajoute un élément supplémentaire qui permet d’imaginer faire développer des applications relativement sophistiquées par des profils non techniques. Cet article du monde informatique montre bien la conviction du marché quant au potentiel associé à cette combinaison.

Avant de rebondir sur quelques éléments que je serai amené à évoquer lors de la table ronde, il me semble utile de partager la synthèse de notre atelier de travail sur le sujet, mené lors du Numeum Camp de mars 2023, avec des acteurs représentatifs de la filière digitale.

Synthèse du Numeum Camp

Lors de cet atelier de travail de mars 2023, réunissant des CTOs principalement d’éditeurs de logiciels, nous avons tenté de rassembler les convictions majeures vers lesquelles l’assemblée a majoritairement convergé :

  1. Le génie logiciel, qui consiste à concevoir des programmes capables d’écrire d’autres programmes, existe de longue date. Les nombreux AGL des années 90 ont été en partie ringardisés par le web mais la vague low code/no code équivaut à une réémergence des approches de plus haut niveau d’abstraction.
  2. Le premier moteur de ces approches est souvent celui de la rapidité, tant le processus de développement/déploiement d’applications est long, avec des attentes parfois réduites au début de l’initiative, mais qui reviennent avec le succès, entrainant de toucher les limites de ces approches un peu plus loin sur le chemin.
  3. Pour envisager ce type d’approche, une vraie question se pose de la limite de personnalisation qu’on imagine, en tenant compte de l’aspect « Compétences », car ces plates-formes déplacent le terrain de la compétence attendue pour réaliser des applications. Il est important de comprendre aussi quelle compétence va permettre de réaliser quelle application selon quelle plate-forme.
  4. Il se pose donc également des problématiques de choix de la plate-forme et des outils, compte tenu de l’émergence rapide de nombreux acteurs, avec beaucoup d’investissements, mais probablement une rationalisation du marché qui surviendra dans un futur proche.
  5. De ce fait, la dépendance et la pérennité deviennent également des sujets clés, l’enfermement dans une technologie étant réelle par construction, selon des solutions pas toujours matures et dont l’évolution tarifaire peut être très brutale, sans option de sortie simple.
  6. Par conséquent, comme souvent en informatique, il convient de bien cibler les usages pour lesquelles on recourt à telle ou telle technologie, la problématique étant différente selon qu’il s’agisse d’une application cœur de métier ou périphérique, de courte durée plutôt que durable, d’un grand compte ou d’une PME ou encore dédiée à quelques utilisateurs plutôt que toute une entreprise.
  7. Notons au passage que certains éditeurs de logiciels, en fonction de leur cible sectorielle ou de typologie d’application (processus et documents ou ERP par exemple), ont déjà intégré leur propre génie logiciel dans leur plate-forme de personnalisation autour de leur outil cœur.
  8. Ces technologies ont aussi du coup un marché naturel sur les petites applications dont les besoins ne font que s’accroitre, alors que la pénurie de développeurs confirmés est endémique. Elles feront donc partie du paysage du futur à n’en pas douter.
  9. Des solutions hybrides émergeront donc forcément dans le futur, avec les problématiques d’interfaces entre des applications « classiques » et des applications rapides développées selon ces technologies. Il existe d’ailleurs des plates-formes d’interface « sans code » qui automatise les échanges de données de ce type.
  10. Enfin, une question émerge du rôle de l’IA générative dans le génie logiciel de demain. Des premières initiatives existent au-dessus des plates-formes à faible code pour générer des applications à partir de demandes en langage naturel effectuées par les utilisateurs. Couplée à une logique itérative, cela pourrait encore accroitre les possibilités en la matière.

« Les usages » élément majeur de la dynamique future

En relisant ces éléments 18 mois plus tard, alors que le marché des startups a connu une très forte accalmie, et que les promesses parfois excessives de l’IA se heurtent à une réalité plus contrastée, il n’en reste pas moins que, comme souvent, l’analyse se doit d’être nuancée et rapprochée des usages.

Il ne fait pas de doute que des applications No Code et Low Code sont des plus en plus présentes dans le paysage applicatif, car les besoins en applications et en outils digitaux vont croissant. L’émergence de ces solutions ne se fait pas en remplacement des applications traditionnelles, mais elles permettent de créer plus de solutions dans un marché structurellement en pénurie de ressources.

De fait, les applications « départementales » ont existé par le passé, parfois réalisés sur des outils hors du système centralisé, en « shadow IT » assumé ou de manière totalement masquée (applications à base d’Access ou d’outils collaboratifs type Lotus dans les grands comptes par exemple). Nous allons retrouver ce type de phénomène, avec une implication plus ou moins forte de la DSI selon le contexte culturel du client et sa maturité.

De mon point de vue, la réponse pour outiller des processus métier va suivre un continuum qui permet de traiter de besoins plus ou moins croissants d’adaptation au métier. Dans nos approches de conseil, bien que nous soyons experts en développement, il nous est fréquent de dissuader nos prospects de se lancer dans un développement spécifique coûteux qu’ils ne sauront maintenir.

Des applications en
développement
spécifique pur

Permettant une souplesse maximale et de répondre à tous les besoins, même les plus complexes, mais avec un prix élevé et un enjeu d’alignement des développeurs au métier pour les concevoir parfaitement.

Des applications en
 « low code » 

Permettant de déployer plus vite des solutions à des coûts moindres, moyennant de rentrer un minimum dans un cadre de plate-forme, avec un équilibre à étudier entre le prix des licences et le coût de développement. Nous réalisons de plus en plus type d’application assez rapide à mettre en œuvre, généralement au travers de notre filiale Devolis.

Des applications en
« no code » pur

Avec l’avantage de pouvoir être mises en place par des makers beaucoup plus proche du métier et moins techniques, avec tout de même des enjeux car si cela va vite au début, si la solution devient plus riche, on peut rencontrer une limite dure d’évolutivité, sans compter les risques liés à la plate-forme (évolutivité, modèle de licence instable voire arrêt de la plate-forme).

On peut aussi intégrer à cette vision les réponses du monde progiciel, qui contribuent à apporter des solutions aux processus métiers, avec aussi une typologie très différente :

  • Des progiciels complexes pour les grandes entreprises qui aboutissent souvent à une autre forme de développement spécifique comme par exemple dans le monde SAP,
  • Des progiciels intermédiaires permettant un degré de personnalisation et paramétrage dans un univers ou une conception relativement bordée avec des acteurs tels que Divalto,
  • Des outils collaboratifs simples assez souples, tels que RowShare ou d’autres semi-progiciels conçus autour du collaboratif. Même si ces outils ne permettent pas de concevoir des applications complexes, on peut quasiment les catégoriser comme les outils « No Code » du progiciel, car ils permettent de proposer des solutions immédiates et sans développement, pour mettre en œuvre des besoins correctement ciblés.

Combinaison des technologies

Une fois qu’on reconnait que chaque technologie trouvera sa place dans des usages différents, il y a fort à parier que nombreux seront les contextes où les approches se combineront, a minima dans les grandes organisations et au sein des métiers complexes. Si les écosystèmes sont différents entre ces outils, ils ne seront pas forcément étanches pour autant.

Pour être concret, je continue de m’appuyer sur l’expérience de mon groupe et notamment de notre filiale SoftFluent Digital qui met en place des solutions complètes.

Pour l’un de nos clients dans le domaine de la petite enfance, nous avons combiné :

  • Le développement en Low Code d’une application dont d’autres composantes existent déjà en applications. Cela permet le développement rapide d’une première IHM pour une première version simple de référentiel.
  • Celle-ci s’intègre au Système d’Information existant avec des bases de données « classique » et des connecteurs Azure SQL, ServiceBus, LogicApp Azure, etc…

Pour les éditeurs de SaaS du marché, l’ouverture pour interfaçage ou intégration avec les plateformes les plus courantes Low Code / No Code seront un élément important dans le futur.

Nous pouvons citer les scénarios suivants par exemple :

  • Consommation ou exposition de webHooks REST,
  • Développement de « connecteurs »,
  • Exposition d’API de type OData pour l’intégration à des solutions de données,
  • Exposition d’API de type GraphQL pour l’intégration de query « génériques ».

Dans le cas de notre produit RowShare, nous réalisons cela  avec Zapier, Workato et PowerAutomate

Cela suppose cependant que les fournisseurs de solutions Low Code / No Code s’appuient et respectent les standards concernant les APIs pour ne pas « enfermer » leur client dans leur solution et permettre aux éditeurs de solutions SaaS « verticales » de s’y intégrer.

Cela peut permettre aussi de compléter le logiciel cœur par des « compléments additionnels » basés sur des solutions Low Code. On amène ainsi de la valeur additionnelle sans développer soi-même en proposant une approche d’intégration plus légère que le traditionnel développement spécifique.

Toujours sur l’exemple RowShare, nous permettons ainsi facilement le branchement de « Tableau » ou de « PowerBI » pour l’analyse avancée des données gérées au-delà des capacités de base de notre produit, qui n’est pas spécialisé en visualisation.

Certains progiciels plus évolués vont également proposer d’intégrer des briques Low Code ou No Code dans leur solution, pour permettre l’extensibilité.

Si on prend un progiciel intégré évolué telle que Divalto, il est à noter que celui-ci a déjà fait le choix de proposer une intégration des capacités de PowerFx pour la personnalisation avancée.

En conclusion, il ne fait pas de doute que le paysage des applications du futur va fortement évoluer et sera très certainement assez hybride. Pour autant, dans une phase de transformation assez rapide de cette industrie, on ne saurait que trop conseiller aux utilisateurs d’appliquer la bonne technologie au bon endroit et de bien choisir ses partenaires pour s’inscrire dans la durée.

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