Catégories : Expertise MétierPar Tags:

SOMMAIRE

Envie d’aller plus loin ? Échangez directement avec l’un de nos experts.

L’intelligence artificielle est là pour rester. Technologie facilitante, renfort inespéré dans la course à la compétitivité, les raisons de l’adopter ne manquent pas. Mais les entreprises sont-elles prêtes à gérer les débordements d’une panacée qui pourrait bien s’avérer toxique ?

Vous avez dû vous en rendre compte. Est-ce que cette collègue qui mettait trois semaines à répondre à vos courriels vous relance désormais dans l’heure, dans un style qui n’est plus tout à fait le sien ? Est-ce que votre manager vous vante depuis six mois les mérites de cet outil formidable qui devrait décupler votre productivité ? Est-ce que la big boss vient d’annoncer nonchalamment que l’usage de l’IA n’était plus regardé avec méfiance, mais bien encouragé dans votre entreprise ? 

Les outils basés sur l’intelligence artificielle ont pris pied dans le quotidien de nombreux travailleurs, en France et dans le monde. Bienvenue dans Cyberpunk 2025, où l’employé modèle est un augmenté doté de toutes les connaissances de l’IA… et inversement.

L’intégration de l’IA au contexte professionnel

Ce n’est plus un fantasme. Les IA ont fait leur nid et engendrent des bouleversements majeurs dans l’organisation du travail. Dans Meilleur ami ou outil défectueux ? Exploration de la coexistence des humains et des intelligences artificielles dans l’écosystème professionnel, Katja Einola et Violetta Khoreva s’interrogent sur la relation entre les employés humains et leurs « compagnons » artificiels.

L’article parle de coexistence, dans un effort pour ne pas humaniser les outils inertes que sont les IA. Les deux chercheuses se sont intéressées à un cas d’étude en particulier, une agence de conseil en relations presse. Les IA y sont utilisées pour réserver des créneaux publicitaires à la télévision, ainsi que pour assister les commerciaux dans le processus de vente, en simulant plusieurs types de campagnes.

Elles soulèvent au travers de leurs entretiens une dichotomie intéressante. La direction et les managers sont enthousiastes à l’idée d’intégrer l’IA dans les processus de création de valeur et de vente. Les modèles d’apprentissage machine sont comparés à des « juniors prometteurs » et à une « corne d’abondance ». En face, les employés chargés d’utiliser ces IA sont plus sceptiques. Elles sont décrites comme « des outils cassés, qui ont besoin d’une surveillance permanente », et le travail est ressenti comme étant « encore plus fastidieux qu’avant […] sans pouvoir jouir encore des bienfaits de l’automatisation ».

Pourtant, les professions intellectuelles plébiscitent déjà l’outil, quand il n’est pas imposé par une hiérarchie. Une étude Google Workspace indique que parmi les 1000 travailleurs âgés de 22 à 39 ans interrogés, 82% utilisent l’intelligence artificielle dans le cadre de leur métier. Ce chiffre grimpe à 93% pour les personnes nées après 1997. Le réflexe de demander son avis à ChatGPT est donc déjà bien ancré dans les habitudes de la Génération Z.

Slop et entraînement bâclé, le cercle vicieux

À l'heure où j'écris ces mots, il est probable que la majorité des contenus similaires en ligne soient déjà produits par des intelligences artificielles. Notez, ça m'aurait pris moins de temps, et pour vous ce serait revenu au même. Peut-être même que l'IA écrit mieux. Mais le phénomène ne se limite pas aux articles de blog. L'IA recompose déjà de manière presque indépendante des vidéos, du code, des images. Avec des résultats plus ou moins heureux. Ce déluge de contenu est en train d'ensevelir nos espaces numériques, littéralement. Et Arte de s'interroger : L'IA va-t-elle tuer Internet ? 

Le principal ennemi porte un nom, le slop. On définit ainsi tout contenu médiocre entièrement réalisé par IA. Les modèles linguistiques ou de diffusion actuels ont un énorme défaut. Ils veulent plaire. Fournir une réponse ou une image qui correspondra parfaitement à la demande de l'utilisateur. Quitte à inventer des faits, ou à déformer la réalité.  

Sur Internet, le spam n'a pas attendu l'ère des LLM. Il précède l'IA générative de quelques décennies. Mais en permettant de produire en une poignée de secondes ce qui nécessitait auparavant des heures et une expertise technique, cette dernière a amplifié le problème. Il sera bientôt compliqué de trouver des sources humaines fiables via les moteurs de recherches classiques. Et encore plus compliqué de dénicher des données saines pour entraîner les modèles futurs 

Une étude de l'École polytechnique fédérale de Lausanne a démontré que les travailleurs précaires qui étiquettent les données -censées nourrir les modèles- le font à l'aide… d'une IA. En s'entraînant ainsi en boucle fermée, les modèles risquent d'amplifier leurs biais et de devenir rapidement moins efficaces. 

Personnification imagée du slop : contenus médiocres générés par IA

Des étudiants sachant étudier…

Autre effet délétère, l'IA s'est fait une place dans le quotidien des étudiants. Sans laisser le temps aux écoles de redéfinir les modalités d'évaluation. Résultat : le rapport des étudiants à la connaissance est en train de basculer. Les injonctions à avoir de bons résultats suffisaient autrefois à justifier l'apprentissage. Aujourd'hui, tout rendu noté non surveillé doit être considéré comme ayant été réalisé avec un modèle prédictif. Voire sans intervention humaine. 

Il ne s'agit pas ici de regretter bêtement un passé idéalisé. Une fois la boîte de Pandore ouverte, le mythe dit que seul l'espoir y est resté. Mais l'usage d'un outil aussi performant, scolairement parlant, a un impact sur notre capacité à apprendre. 

L'étude Votre Cerveau sur ChatGPT : Accumulation de dette cognitive lors de la rédaction d'une dissertation si l'IA est utilisée, constate l'effet pervers de cette solution de facilité. Un groupe y fait usage de l'IA pour la rédaction de ses dissertations, là où les autres étudiants se servent soit d'Internet, soit de leurs seules connaissances. Le groupe IA est moins performant lors de la rédaction finale, où l'aide extérieure est prohibée. Y compris par rapport au groupe ayant accès à Internet.  

Au sein du groupe IA, l'étude indique que les zones du cerveaux associées au maintien de l'attention et à l'intégration sémantique sont moins actives. Et que cette "dette cognitive" empêche les étudiants de citer des passages du devoir qu'ils ont rendu quelques minutes plus tôt. Les étudiants qui n'ont pas fait appel à l'IA lors des rédactions précédentes ne rencontrent pas ce problème. 

Plus inquiétant, les sujets qui avaient accès à l'IA annoncent se sentir moins satisfaits de leur travail. L'outil qu'on leur a fourré dans les mains diminue leur capacité de réflexion, mais les éloigne également de l'aspect ludique de l'apprentissage. 

Un savoir à usage unique, qui disparaît sitôt le test passé. Et une incapacité à "faire sans". Ces travailleurs de demain seront encore plus à la merci d'OpenAI et d'Alphabet que leurs prédécesseurs. Et ce, alors qu'il devient de plus en plus évident que ces entreprises n'ont jamais eu notre bien être à cœur. 

Le danger qui guette nos sociétés 

S'il a été prouvé que les modèles de langage pouvaient se fourvoyer, et que leur utilisation impacte négativement notre capacité d'apprentissage… Rien n'empêchera l'adoption à toujours plus grande échelle de ces outils. 

Au sein des entreprises du monde entier, les décideurs refuseront de se passer d'un avantage concurrentiel aussi flagrant. Il revient donc aux employés de s'interroger. Quelle place leur laissera l'IA, dans le monde de demain ? Jusqu'ici, l'automatisation avait toujours menacé des emplois considérés comme répétitifs ou peu qualifiés. Mais la révolution actuelle se moque de la durée de vos études ou de vos qualifications.  

Amazon vient d'ailleurs d'annoncer une vague de licenciements parmi ses employés à cols blancs. Des ingénieurs et des RH dont le travail a été rendu obsolète par le développement d'IA internes. Au total, 14.000 salariés déjà impactés, et l'intention affichée d'en débarquer 16.000 de plus. 

Plus troublant encore, pour les emplois qui restent, il va devenir impossible de travailler sans avoir recours aux LLMGoogle est déjà en train d'imposer à ses développeurs l'usage d'agents internes pour coder. La ligne est claire : "adaptez-vous, ou nous nous passerons de vos services". On imagine les ingénieurs de la Silicon Valley ravis d'entraîner les IA qui les supplanteront. 

Le danger qui guette la société avec suppression d'emplois et utilisation "forcée" des LLM

Et comment je le garde, mon job ?

Dans cette période de bascule, il est plus important que jamais de s’assurer que nos occupations ont du sens. Si déjà un Français sur quatre déclare occuper un bullshit job, l’automatisation galopante risque de vider de leur dimension créative des métiers épargnés jusqu’ici. 

Le travailleur moderne doit se responsabiliser, en anticipant la demande de son employeur. Utiliser l’IA, oui, dans certains contextes. Mais éviter de créer une dépendance cognitive qui, on l’a vu, aurait un impact négatif sur l’employé… et sur la qualité du travail. Démontrer, sources à l’appui, que les méthodes de travail non-assistées par la technologie ne sont pas obsolètes. Mais qu’elles façonnent au contraire des profils plus investis et performants. 

Si je ne suis que le prompteur d’un robot presque autonome, combien de temps vais-je rester aux manettes ? Dans un monde d’augmentés qui répondent avec toujours plus d’empressement et de manière plus harmonisée, il faut savoir être la voix divergente. Il n’y a qu’un humain pour être contrariant. Peut-être que notre futur professionnel réside ici. Dans notre capacité à dire non, à trancher un dilemme éthique, à donner un sens à notre travail avant de l’accomplir. 

Aujourd’hui, plus que jamais, l’adaptabilité de l’être humain doit rester son meilleur atout. Face à des machines spécialisées qui excellent dans un domaine précis, il faut être en mesure de passer efficacement d’un sujet à l’autre. Dépasser les limites des modèles de langage en élargissant notre compétence à faire. Dans le contexte hospitalier, le métier d’infirmière est moins à risque que celui de chirurgien. 

Le quotidien toujours changeant de l’infirmière la met à l’abri de l’automatisation. Il ne serait pas rentable d’entraîner une IA pour gérer chacune des milles tâches qui peuvent lui incomber dans une journée. 

Pour les professions intellectuelles, l’approche est différente. Il faut alors s’approprier un domaine de connaissance en se spécialisant si parfaitement qu’une IA généraliste ne pourra pas garantir la même qualité. Dans le contexte diplomatique, par exemple, on fait encore appel à des traducteurs humains. Ils sont là pour gommer les faux-pas culturels commis par des machines très douées pour aligner les mots, mais dénuées d’empathie. 

Face aux bouleversements quotidiens, il est difficile de se prémunir tout à fait contre la montée de l'IA dans le contexte professionnel. Mais il restera toujours une place pour les travailleurs de chair et d'os, pourvu qu'ils s'assurent de garder l'ascendant sur leurs rivaux numériques. À charge ensuite pour les dirigeants de ne pas automatiser pour automatiser. Sous peine de diriger demain des équipes de cyborgs, moins créatifs et performants que ne l'étaient les humains. 

Ne ratez plus aucune actualité avec la newsletter mensuelle de SoftFluent

Newsletter SoftFluent